📄 Consulter ou télécharger la version PDF illustrée de l’article
Introduction
Chaque année, des milliers de jeunes quittent les amphithéâtres des universités congolaises, diplôme en main, animés d’espoirs et d’ambitions légitimes. Leurs familles, souvent, ont consenti à d’immenses sacrifices financiers pour les voir accéder à ce sésame censé leur ouvrir les portes d’un avenir meilleur. Pourtant, à l’arrivée, beaucoup déchantent, réalisant que leurs diplômes ne leur garantissent aucun accès privilégié à l’emploi en RDC.
Ces dernières semaines, comme à l’accoutumée, les cérémonies de collation des grades académiques se sont succédé dans bon nombre d’universités congolaises. Fières familles, toges noires, discours solennels, photos-souvenirs… Le rituel est bien rodé. Mais derrière ces moments de célébration légitime se cache une question qui fâche : que deviendront tous ces nouveaux diplômés dans les mois et les années à venir ? Combien d’entre eux trouveront un emploi digne de leur formation ? Combien seront contraints de rejoindre le cortège silencieux des jeunes chômeurs diplômés ?
Ces cérémonies, aussi symboliques soient-elles, ont quelque chose de tragiquement ironique. On y décerne des parchemins, on y félicite des lauréats, mais on oublie souvent de leur dire la vérité : le marché du travail congolais est exsangue, l’État est défaillant, et le diplôme, aussi beau soit-il, n’est plus une promesse d’embauche. Pire, on omet de leur rappeler que les compétences réellement utiles à la société ne s’acquièrent pas toutes sur les bancs de l’université.
Trouver un jeune diplômé universitaire au chômage ne constitue plus une exception mais plutôt la règle. Ce paradoxe congolais – des diplômés sans emploi dans un pays qui manque de tout – mérite une réflexion critique. Non pas pour accabler les jeunes, mais pour les inviter à une prise de conscience salutaire : le diplôme, en soi, ne suffit plus.
Je me pose personnellement cette question, comme beaucoup d’autres : comment puis-je, avec ce que j’ai appris, contribuer utilement à mon pays ? Cette interrogation, je la partage avec vous, non pour donner des leçons, mais pour ouvrir un espace de dialogue sincère sur notre avenir collectif.
Un système éducatif qui forme des sachants, pas des faiseurs
Le système éducatif congolais a toujours encouragé les jeunes à obtenir des diplômes de niveau supérieur. Mais le critère quantitatif, fondé sur le nombre d’institutions et d’étudiants semble l’avoir emporté sur celui de la qualité de l’enseignement. Résultat : des diplômés dont la formation est souvent inadaptée aux besoins réels du marché du travail.
L’université congolaise traditionnelle forme des « sachants » – des jeunes capables de restituer des connaissances théoriques, de réciter des cours – mais pas des « faiseurs » capables de résoudre les problèmes concrets de la société. On y apprend davantage à mémoriser qu’à questionner, à obéir qu’à innover. La pensée critique, cette capacité à analyser, évaluer et remettre en question, y est souvent absente des programmes.
Pire encore, beaucoup obtiennent des diplômes par la corruption et les traitements de faveur, des diplômes qu’ils seront incapables de justifier par leurs compétences. Ces titres, vidés de leur substance, ne garantissent rien à leurs détenteurs.
Mais ce constat ne date pas d’aujourd’hui. Il est le fruit d’une longue dérive. L’héritage colonial avait déjà instauré un système éducatif conçu pour former des commis et des auxiliaires administratifs, non des créateurs ou des penseurs critiques. Après l’indépendance, les choses ne se sont guère améliorées : les effectifs ont explosé, les moyens sont restés dérisoires, et la logique de reproduction sociale a pris le pas sur l’innovation pédagogique. Aujourd’hui, la plupart des universités congolaises fonctionnent avec des bibliothèques vides, des laboratoires obsolètes, des enseignants sous-payés et des programmes jamais révisés. Dans ces conditions, comment pourrait-on former des esprits capables de relever les défis du XXIe siècle ?
Le diplôme ne fait pas l’employabilité
Contrairement aux différentes théories du capital humain, les universités n’assurent plus l’employabilité de leurs diplômés. L’insertion des jeunes sur le marché du travail se fait difficilement à cause de l’inadéquation entre la formation universitaire et les exigences du monde professionnel.
Dans un pays où l’État peine à créer des emplois et où le taux de chômage global est estimé à 84 %, le diplôme n’est plus un passeport pour l’emploi. Il est devenu, pour beaucoup, un certificat de chômage.
Le secteur privé, lui-même fragile, embauche rarement et, quand il le fait, il recherche des profils opérationnels, des personnes capables de prendre des initiatives, de gérer des projets, de maîtriser les outils numériques, de communiquer efficacement. Or, que trouvent les recruteurs ? Des jeunes qui ont passé cinq ans à apprendre des théories désuètes, sans jamais avoir mis les mains dans le cambouis, sans jamais avoir monté un dossier, rédigé un business plan ou simplement utilisé un logiciel métier. Le décalage est béant.
Ajoutons à cela que les structures d’accompagnement à l’insertion professionnelle sont quasi inexistantes en RDC. Les stages sont rares, les séances de coaching en entreprise sont réservés à une élite, les incubateurs et les espaces de coworking restent des îlots dans les grandes villes. Le jeune diplômé est livré à lui-même, face à un océan d’incertitudes.
Deux penseurs pour éclairer la réflexion
Pour comprendre l’urgence d’une refonte de notre rapport à l’éducation, deux penseurs offrent des éclairages précieux.
Martha Nussbaum : l’éducation des capacités
La philosophe américaine Martha Nussbaum, dans son approche des « capabilités », soutient que l’éducation doit être pensée comme un processus d’émancipation, et non comme la simple réponse à des désirs sociaux conditionnés. Pour elle, une éducation digne de ce nom doit développer l’esprit critique, l’ouverture empathique et la capacité à voir le monde à travers les yeux d’autrui.
Nussbaum critique vivement les systèmes éducatifs qui négligent les humanités et la pensée critique au profit d’une formation purement technique et utilitaire. Elle rappelle que la démocratie ne peut pas survivre si nous ne cultivons pas l’aptitude à la pensée curieuse et critique.
Appliqué à la RDC, cet appel résonne avec force. Nos universités forment-elles des citoyens capables de penser par eux-mêmes, de questionner l’ordre établi, d’imaginer des solutions nouvelles ? Ou bien reproduisent-elles un modèle hérité qui prépare des fonctionnaires dociles plutôt que des entrepreneurs audacieux ?
Nussbaum insiste sur l’importance de la narration, de l’imagination et de la capacité à se mettre à la place de l’autre. Or, dans nos facultés, on privilégie le cours magistral, la prise de notes et la restitution aux examens. On ne raconte pas d’histoires, on ne discute pas de cas pratiques, on ne débat pas de dilemmes éthiques. L’étudiant n’apprend jamais à se mettre à la place d’un patron, d’un ouvrier, d’un paysan, d’un malade. Il reste enfermé dans son savoir livresque, incapable de faire le lien avec la réalité.
Pour approfondir sa pensée, vous pouvez consulter ses ouvrages majeurs comme Creating Capabilities: The Human Development Approach (Harvard University Press, 2011) et Not for Profit: Why Democracy Needs the Humanities (Princeton University Press, 2010).
Paulo Freire : l’éducation comme conscientisation
Le pédagogue brésilien Paulo Freire, quant à lui, a développé une « pédagogie de la libération » centrée sur la conscientisation – ce processus qui mène à l’approfondissement de la prise de conscience et à la transformation de la réalité. Pour Freire, l’éducation ne doit pas être un simple transfert de connaissances, mais un outil d’émancipation permettant aux individus d’acquérir des savoirs pour changer leurs conditions de vie. Il dénonce ce qu’il appelle l’« éducation bancaire », où l’enseignant dépose passivement des connaissances dans l’esprit de l’élève, sans jamais l’inviter à les questionner ou à les mettre en pratique. Cette éducation, loin de libérer, maintient les individus dans la dépendance et l’immobilisme.
Freire écrit : « L’éducation ne change pas le monde. L’éducation change les personnes qui vont changer le monde. » Cette phrase, souvent citée, prend tout son sens ici. Si nos universités ne changent pas les personnes, si elles se contentent de reproduire des schémas anciens, alors elles ne contribuent en rien à la transformation de notre pays. Au contraire, elles participent à la perpétuation d’un ordre où la passivité, la soumission et l’attentisme sont érigés en vertus.
Pour aller plus loin, je vous invite à lire son œuvre fondatrice, Pedagogy of the Oppressed (Continuum, 1970).
Les racines du mal : l’éducation dès le bas âge
On serait tenté de croire que le problème se situe uniquement au niveau de l’université. Il n’en est rien. L’échec du système universitaire n’est que la suite logique d’un échec beaucoup plus précoce, celui de l’éducation fondamentale. C’est dès la maternelle et le primaire que se joue l’avenir de nos enfants. Or, que constatons-nous ?
Dès le plus jeune âge, l’enfant congolais est confronté à un apprentissage par cœur, à la mémorisation de poèmes, de dates, de définitions. L’école primaire valorise la récitation, pas la réflexion. On apprend à obéir, à ne pas poser de questions, à accepter les réponses toutes faites. L’esprit critique, la créativité, l’initiative sont étouffés avant même d’avoir éclos.
Les enseignants, eux-mêmes peu formés et mal rémunérés, reproduisent des méthodes héritées de l’époque coloniale. Les programmes sont surchargés, les classes pléthoriques, les manuels inexistants. Dans ces conditions, comment espérer former des citoyens autonomes, curieux, inventifs ?
À l’école secondaire, le schéma s’aggrave : la pression des examens nationaux (le fameux « Exétat ») pousse les élèves à bachoter, à ingurgiter des volumes de connaissances sans chercher à les comprendre. Les disciplines scientifiques sont souvent enseignées de façon abstraite, sans expériences, sans manipulations. Résultat : des bacheliers qui savent réciter la formule de l’accélération mais ne savent pas changer une roue de voiture, qui connaissent la photosynthèse mais ne savent pas planter un arbre.
Quand ces mêmes jeunes arrivent à l’université, ils ont déjà perdu toute capacité à s’étonner, à questionner, à innover. Le système universitaire ne fait qu’achever ce que le primaire et le secondaire ont commencé. La boucle est bouclée.
C’est pourquoi, dans mes prochaines réflexions, je proposerai des questionnements sur l’éducation de nos enfants dès le bas âge. Il nous faudra repenser toute la chaîne éducative, de la maternelle à l’université, pour comprendre que la formation de l’esprit critique et de la capacité à résoudre des problèmes concrets doit commencer bien avant l’entrée à l’université.
L’autoformation : une nécessité, pas une option
Face à ce constat, les jeunes diplômés congolais doivent comprendre une vérité dérangeante : l’université ne peut plus être leur seul lieu d’apprentissage. Dans un monde qui change à une vitesse fulgurante, la formation initiale n’est qu’une base, pas une fin en soi.
L’autoformation a un rôle primordial dans la construction des compétences. Aujourd’hui, des ressources gratuites et disponibles en ligne – MOOCs, cours, livres numériques – permettent à quiconque en a la volonté d’acquérir des compétences concrètes, des savoir-faire directement utiles sur le terrain.
Mais l’autoformation ne se limite pas à internet. Elle passe aussi par la lecture personnelle, les échanges avec des pairs, la participation à des ateliers, la pratique d’activités manuelles, les voyages, le bénévolat, l’engagement associatif. Le jeune doit devenir l’artisan de sa propre formation, et non plus un simple consommateur passif de cours.
Les jeunes doivent :
- Développer une pensée critique : apprendre à analyser les problèmes, à remettre en question les évidences, à chercher des solutions originales.
- Acquérir des compétences pratiques : la maîtrise des outils numériques, la gestion de projet, l’entrepreneuriat, les métiers techniques.
- Cultiver la curiosité intellectuelle : lire, se former en continu, sortir des sentiers battus.
- Oser l’entrepreneuriat : créer son propre emploi plutôt que d’attendre un poste qui n’arrive jamais.
- S’entourer de mentors et de réseaux : trouver des personnes plus expérimentées qui puissent guider, conseiller, ouvrir des portes.
L’autoformation n’est pas un luxe : c’est une nécessité vitale dans un contexte où l’État n’assure ni la sécurité sociale, ni la retraite, ni même l’emploi. Le jeune Congolais doit devenir un entrepreneur de lui-même.
Conclusion
Le système éducatif congolais, tel qu’il fonctionne aujourd’hui, est en grande partie responsable du chômage des jeunes diplômés. Mais attendre qu’il se réforme pour agir serait une erreur fatale. Comme le rappelle Nussbaum, l’éducation est un processus d’émancipation – et l’émancipation, c’est d’abord une décision personnelle.
Aux jeunes diplômés, je dis : votre diplôme est un point de départ, pas un point d’arrivée. La valeur que vous aurez sur le marché du travail ne sera pas celle que votre université aura imprimée sur votre parchemin, mais celle que vous aurez construite par votre curiosité, votre ténacité et votre capacité à résoudre les problèmes réels de notre société. La RDC a besoin de jeunes qui ne se contentent pas de réciter des cours, mais qui pensent, innovent et agissent. Le pays a besoin de bâtisseurs, pas de spectateurs. L’avenir appartient à ceux qui comprennent que l’apprentissage ne s’arrête jamais – et que l’essentiel ne s’apprend pas toujours sur les bancs de l’université.
Pour ma part, je continue à me poser la question : comment aider mon pays ? Cette réflexion n’est pas une réponse, mais une invitation adressée à d’autres Congolais afin qu’ils se joignent à moi dans ce questionnement. Car c’est ensemble, en partageant nos doutes et nos espoirs, que nous pourrons inventer les solutions de demain.
Dans un prochain article, je reviendrai sur ce que nous devons changer dès la petite enfance, parce que tout commence là. Mais en attendant, je lance un appel à tous les jeunes diplômés : ne vous arrêtez pas à votre diplôme. Ouvrez les yeux sur le monde, formez-vous en continu, osez entreprendre. Le Congo a besoin de vous, non comme titulaires d’un parchemin, mais comme acteurs du changement.
« L’éducation ne change pas le monde. L’éducation change les personnes qui vont changer le monde. » – Paulo Freire
Espérant Mwishamali Lukobo
Auteur de la tribune
SMARTWAY AI ECOSYSTEM
DU SAVOIR À LA COMPÉTENCE. DE L’IDÉE À LA RÉALISATION.
Smartway réunit un écosystème de formations, programmes, ressources et solutions numériques pour accompagner étudiants, professionnels, entrepreneurs, créateurs et porteurs de projets.
- 🎓 Formations pratiques & Smartway Academy
- 🤖 Intelligence artificielle & expérimentation — Smartway AI Opportunity Lab
- 💻 Création de sites web et applications
- 🎨 Design & communication professionnelle
- 🚀 Entrepreneuriat & développement de projets
- 📢 Visibilité et opportunités avec CongoSpot
- 📚 Édition, auteurs et savoirs avec Nyerere Publishing
- 🌍 Outils, ressources et programmes pour apprendre et agir
DÉCOUVREZ L’ÉCOSYSTÈME SMARTWAY →
SMARTWAY — APPRENDRE · CRÉER · INNOVER · ENTREPRENDRE




